Vu hier pour la première fois l’Appât de Bertrand Tavernier, film sorti en 1995 mais qui s’est récemment retrouvé dans l’actualité du fait des similitudes troublantes qu’il présente avec l’affaire Ilan Halimi.
Le film est tiré d’un roman de Morgan Sportès, lui-même inspiré d’un fait réel survenu à la fin des années 80. Il relate l’histoire de trois jeunes paumés qui ambitionnent de faire fortune rapidement en braquant les (supposées) riches fréquentations de Nathalie, escort girl occasionnelle dans un restaurant fréquenté par les basses couches du show-biz parisien. L’argent récolté, évalué en millions, doit leur permettre d’ouvrir une chaîne de boutique de fringues en Amérique. Évidemment, ce plan hasardeux tourne mal et les trois acolytes se transforment en assassins pour quelques milliers de francs et une poignée d’accessoires griffés.
Les commentateurs de l’affaire Halimi ont surtout été frappés par le recours de Youssouf Fofana et sa bande au même modus operandi que dans le film, où une jeune femme sert d’appât pour attirer la victime désignée entre les mains de ses bourreaux. Dans le film, les cibles sont choisies parce qu’elles vivent dans le 16e ou sont avocats, autant de signes extérieurs de richesse. De la même façon, Ilan Halimi a été enlevé sous prétexte qu’il était juif, donc forcément riche, alors qu’il venait d’un milieu modeste. Dans l’affaire de la “dragueuse diabolique” telle que la relatait Libération en 1988, les agresseurs s’en étaient eux aussi pris à un commerçant du Sentier en vertu de ce préjugé tenace (un motif non exprimé dans le film). Mais l’homme était criblé de dettes et les cambrioleurs n’avaient trouvé dans son appartement aucune trace du coffre-fort fantasmé. Ils avaient dû se contenter des paquets déposés au pied du sapin.
Comme souvent chez Tavernier, l’intrigue n’est là que pour souligner le mal-être social des protagonistes et mettre en exergue certains travers de l’époque. Outre le poids des idées reçues, il dénonce le pouvoir des images et la tentation de l’argent facile. Plusieurs scènes montrent les personnages avachis devant la télé qui diffuse des jeux télévisés où l’argent coule à flots sur les gagnants et des images d’actualité montrant un Bernard Tapie alors à l’apogée de sa gloire médiatique. Au début du film, ils regardent Scarface dont ils semblent connaître les dialogues par cœur. L’allusion est évidente : dans la vie, tout est bon pour devenir riche, même le crime. Là encore, on retrouve un point commun avec l’actualité récente dans la mesure où les jeunes des quartiers dont est issu le “gang des barbares”ont fait de Tony Montana une sorte d’icône, dans la lignée de la culture rap US. Ces scènes sont un peu trop explicites pour fonctionner complètement, mais leur aspect démonstratif est contrebalancé par la maitrise de la mise en scène et du suspense qui évitent à l’Appât de basculer dans la catégorie un peu douteuse des films à thèse.
Mais ce qui frappe le plus dans le film de Tavernier, et qui a également troublé les psychiatres chargés d’étudier la personnalité de Fofana et de ses complices, c’est l’absence totale de scrupules des personnages. Jamais ils ne se demandent si les crimes qu’ils ont commis peuvent revêtir une quelconque signification morale. Tout juste sont-ils excédés car “le plan a merdé” et qu’ils en sont financièrement au même point qu’au départ. “C’est facile de tuer, on ne sent rien”, confesse même l’un d’entre eux entre deux braquages. C’est l’anti-Raskolnikov par excellence. Et l’illustration d’un nouveau type de criminel parfaitement amoral, à l’image d’une époque stigmatisée, à tort ou à raison, pour son absence de valeurs.