Après les élections européennes de juin, les législatives allemandes qui se sont tenues hier confirment la mauvaise santé de la sociale-démocratie dans le pays qui a pratiquement vu naître ce mouvement phare de la vie politique des dernières décennies. Avec 23% des voix, le parti de Willy Brandt enregistre le pire score de son histoire récente. Deux explications (non-exclusives l’une de l’autre) peuvent être avancées pour expliquer cette débâcle attendue, dont l’ampleur seule surprend les pronostiqueurs les plus avertis. Une interprétation conjoncturelle : le SPD a perdu car il s’est “droitisé” en participant au gouvernement de coalition conduit par Angela Merkel ; une tendance structurelle : c’est la société allemande dans son ensemble qui glisse progressivement à droite, une analyse qui peut d’ailleurs être étendue à la plupart des pays européens où la gauche se trouve aujourd’hui reléguée dans l’opposition.

Détournement d'une affiche du SPD par un jeune libéral aussi visionnaire que facétieux...
Les tenants de la première interprétation se consolent aujourd’hui en se disant qu’une bonne cure d’opposition saura faire oublier quatre ans de compromis(sions) avec la droite conservatrice. Quitte à reconsidérer la position du parti à l’égard de Die Linke, avec laquelle le SPD s’était jusqu’à présent juré de ne jamais gouverner. Toutes proportions gardées, la question d’un virage à gauche des partis sociaux-démocrates, et par conséquent de l’établissement de stratégies d’alliance avec des forces plus radicales, se pose aujourd’hui en France comme en Allemagne.
Sur ce point, qu’on apprécie ou non le personnage, l’analyse de Jean-Luc Mélenchon se révèle être des plus éclairantes. Comme à son habitude, l’atrabilaire député européen, qui se rêve en Lafontaine français, situe le débat au niveau des idées et non des petites phrases et des querelles de personnes. Son constat est simple : en Allemagne, la gauche gouverne avec la droite et elle perd lourdement ; en Italie, elle s’allie avec le centre et elle disparaît quasiment de l’échiquier politique. C’est donc à gauche qu’il faut chercher des soutiens pour bâtir une force d’alternance. C’est tout le pari du Front de Gauche, pendant français de Die Linke. Evidemment, les partisans d’une sociale-démocratie assumée , qui sont souvent les mêmes qui prônent l’alliance avec le MoDem, récusent cette stratégie, à la fois au nom d’une supposée modernité politique (“le PS doit rompre avec son surmoi marxiste”) et d’un calcul électoral assez simple (“les voix des démocrates et des écologistes pèsent davantage que celles du PC et des trotskistes réunies”).
Il n’est pas sûr cependant que l’une ou l’autre de ces orientations suffise à garantir le retour au pouvoir de la gauche dans une Europe où de plus en plus de pays sont dirigés par les conservateurs. Depuis quelques années, on assiste en effet à la convergence d’un ensemble de facteurs qui, pris dans leur ensemble, s’opposent aux fondements mêmes du programme de la gauche (soit en gros le triptyque : respect des principes démocratiques, recherche de la justice sociale, promotion d’une société ouverte). Dans tous les champs disciplinaires, les spécialistes relèvent des évolutions structurelles porteuses de bouleversements politiques dont le plus marquant pourrait bien être la marginalisation durable de la gauche du paysage politique européen. Ainsi voit-on des politologues théoriser l’avènement d’une vidéocratie susceptible de charrier toutes sortes de populismes. Des sociologues souligner que la montée de l’individualisme est difficilement compatible avec la mise en oeuvre de projets collectifs durables. Des démographes attester que le vieillissement de la population est propice au succès des thématiques de repli identitaire et de sécurité. Des historiens des idées affirmer que l’hégémonie culturelle est désormais détenue par une droite qui cherche à pousser son avantage jusqu’à une remise en cause des idéaux des Lumières (voir le dernier ouvrage stimulant, quoique pas toujours convaincant, de Daniel Lindenberg, qui prolonge à l’échelle planétaire sa retentissante enquête sur les “nouveaux réactionnaires”). Un nom témoigne à lui seul de ce qu’il advient quand coagulent ces éléments communs à l’ensemble des démocrates européennes, quoique dans des proportions diverses : celui de Silvio Berlusconi. Vu sous cet angle, le résultat des élections allemandes pourrait bien représenter pour l’ensemble de la gauche européenne un pas supplémentaire sur une pente déclinante.
Mais non, la question des alliances est secondaire. La gauche doit en premier lieu redevenir forte intellectuellement. Cela passe par une révolution interne comme Blair l’a fait avec le parti travailliste britannique. Michael Foot n’a jamais gagné une élection générale. Blair oui.
je penche assez évidemment pour l’avis du camarade Mélenchon. Bon papier en tout cas et bienvenue à la règle du je !