This is Germany

La vidéo de Guido Westerwelle, nouveau Ministre allemand des Affaires étrangères, rabrouant un journaliste de la BBC qui venait de lui poser une question en anglais a déjà amusé plus de 7000 personnes sur le web. Nul doute que si You Tube avait existé dans les années 30, les chancelleries européennes l’auraient repassée en boucle pour analyser dans le détail ce qui eût alors passé pour un coup de menton de la diplomatie allemande. Fort heureusement, l’Allemagne peut aujourd’hui tirer une fierté légitime de l’usage de sa propre langue sans que personne s’en effraie. Tout juste cela suscite-t-il un certain étonnement car on avait perdu l’habitude de voir notre sage voisin assumer sans rougir son rang de premier de la classe. Par comparaison, quand Jacques Chirac se retire avec grandiloquence d’une séance du Conseil parce qu’Ernest Antoine Seillière s’y exprime en anglais, tout le monde se marre en se disant que les Français n’ont toujours pas digéré la fin de leur Empire colonial…


Loin d’être anecdotique, cette petite saynète illustre la nouvelle confiance en soi qui anime l’Allemagne vingt ans après la chute du Mur. Il n’est plus tabou aujourd’hui de se dire fier d’être allemand (au passage, une des conséquences les plus étonnantes de la mondialisation est qu’elle semble renforcer un peu partout le sentiment de fierté nationale, comme si les peuples y trouvaient un exutoire nostalgique à l’impuissance croissante de leur Etat). Dans un petit ouvrage dont j’avais fait la chronique ici, le philosophe Peter Sloterdijk affirmait que son pays était moralement et culturellement sorti de la Seconde Guerre mondiale et pouvait désormais faire l’expérience “de situations ordinaires de patriotisme quotidien”. La sortie de Westerwelle peut être vue comme une situation de ce genre.


Cette attitude nouvelle n’est pas sans conséquences sur le plan européen. Pendant cinquante ans, l’Allemagne a toujours soutenu la construction européenne, mettant la main au portefeuille quand il le fallait, acceptant de renoncer au Deutsche Mark au nom de l’idéal commun. Elle est désormais de plus en plus tentée par le cavalier seul (une remarque qui s’applique d’ailleurs à la plupart des membres de l’UE, dans une période où on peine à trouver des manifestations de la fameuse solidarité européenne). C’est vrai au niveau de ses relations extérieures : Berlin n’a pas hésité à prendre ses distances avec les Etats-Unis lors de la guerre en Irak et cache difficilement sa tentation d’une alliance géostratégique avec la Russie (voir notamment le projet de gazoduc sous la Baltique), faisant fi des inquiétudes de ses voisins orientaux. C’est surtout le cas sur le plan économique, l’Allemagne s’étant lancée depuis quelque temps déjà dans une stratégie de désinflation compétitive, couplée à une rigueur budgétaire désormais inscrite dans la Loi fondamentale, tandis que son partenaire français poursuit une politique de la demande en laissant ostensiblement filer ses déficits. La question de la survie de l’euro se trouve à nouveau posée, certains commentateurs dont Jean Quatremer se demandant combien de temps les Allemands accepteront de payer pour le comportement si peu “vertueux” de leurs partenaires.


Plus que la divergence des stratégies économiques entre les deux piliers de l’euro, c’est l’absence visible de concertation entre Paris et Berlin qui ne laisse pas de troubler. L’explication tant attendue sera-t-elle suscitée par le nouveau gouvernement fédéral, où les libéraux ont fait leur entrée en force ? Davantage encore que l’Irlande qui s’apprête à (re)voter samedi sur le Traité de Lisbonne, c’est bien l’Allemagne qui tient entre ses mains l’avenir de l’Union européenne.

2 réponses à This is Germany

  1. La remarque sur l’Empire colonial français est totalement déplacée. Il serait temps de sortir de la dérision obligatoire. La Francophonie n’est pas méprisable. Pourquoi n’étudiez-vous pas plutôt, par exemple, la manière dont on a imposé le Protocole de Londres ? Voir mon texte “Qu’est-ce qu’une langue” sur les sites du Comité Valmy ou du Forum pour la France.
    D. G. Ancien Vice-Président de la Société Française des Traducteurs.

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