Supplément aux trois scénarios pour l’Europe de Jean Quatremer

Jean Quatremer vient de publier sur son blog un passionnant billet dans lequel il expose trois scénarios alternatifs pour l’Europe en 2020. Malgré les limites de l’exercice, que souligne lui-même l’auteur, chacune de ces pistes est convaincante à sa manière. Plus que tout, le timing choisi par le journaliste de Libération pour se livrer à cette réflexion reflète le sentiment assez répandu que l’Union européenne est en passe d’entrer dans un nouveau cycle déterminant.

Beaucoup de bruit pour rien

Beaucoup de bruit pour rien

L’entrée en vigueur prochaine du Traité de Lisbonne (nonobstant la décision de Vaclav Klaus de signer l’acte de ratification de la République tchèque avant l’arrivée au pouvoir des conservateurs britanniques) marquera la fin d’une longue séquence de la construction européenne. Un cycle de dix ans ouvert par la conférence de Laeken, au cours duquel l’Union s’est essentiellement souciée de la réforme de ses institutions, avec une tentative avortée de franchir une étape symbolique à travers la proclamation d’une Constitution européenne. L’Histoire retiendra de cet épisode malheureux que le volontarisme des élites européennes s’est fracassé contre l’incompréhension, sinon le rejet, des peuples à qui l’on proposait une telle évolution.

C’est la victoire amère des fonctionnalistes sur les fédéralistes : l’approfondissement de la construction européenne ne saurait désormais passer par l’élaboration d’architectures institutionnelles grandioses, n’en déplaise à Valéry Giscard d’Estaing. Les optimistes diront que c’est encore trop tôt car le “patriotisme constitutionnel” européen n’est pas assez mûr, les pessimistes que cela est tout bonnement impossible car rien ne remplacera jamais l’Etat nation dans le coeur des Européens.

Voilà donc l’UE en passe de revenir à la bonne vieille méthode dite “des petits pas” qui l’a si bien servie durant 50 ans. Cette méthode a ses avantages : elle permet d’obtenir des avancées concrètes dans les secteurs où le besoin de régler ses problèmes en commun se fait le plus sentir. A ce titre, l’immigration, la défense, l’énergie et la lutte contre le réchauffement climatique seront probablement les grands chantiers européens de demain.

Mais la méthode des petits pas présente au moins trois inconvénients qui rendent illusoire un retour à l’espèce de “despotisme éclairé” qui avait prévalu de Jean Monnet à Jacques Delors.

D’abord, elle suscite chez les citoyens le sentiment d’une insuffisance, voire d’une illégitimité démocratique dans la construction européenne. En étant un peu cynique, on pourrait dire que les référendums qui depuis Maastricht ont accompagné la tentative à moitié réussie d’évolution vers une Union plus politique ont ouvert la boîte de Pandore, en faisant entrer les citoyens dans un jeu dont ils avaient longtemps été tenus à l’écart. En dépit d’une tenace idée reçue, ceux-ci s’intéressent désormais à l’Europe et il n’est pas certain que la hausse relative des pouvoirs du Parlement européen suffise à satisfaire leurs appétits légitimes de contrôle démocratique, si l’on en croit les faibles taux de participation aux élections européennes. Cette pression démocratique a davantage de chances de se reporter sur les dirigeants nationaux, ce pourrait se traduire par une recrudescence de déclarations hostiles à l’UE chez certains chefs de gouvernement aux prises avec une opinion mécontente de l’état actuel des choses.

En deuxième lieu, la méthode fonctionnaliste entretient le flou sur les objectifs ultimes du projet, alors que la plupart des Européens réclament une clarification à cet égard.

Enfin, et ce dernier point est intimement lié au précédent, cette méthode ne suffit probablement pas à obtenir des effets durables dès lors qu’elle n’est pas sous-tendue par un grand dessein. Derrière l’entreprise de Jean Monnet, il y avait la volonté non exprimée au grand jour de bâtir une Europe fédérale. Aujourd’hui, cette ambition est morte, sauf chez certains politiques comme Guy Verhofstadt ou Daniel Cohn-Bendit. L’esprit des Pères fondateurs semble avoir déserté les couloirs du Berlaymont, où les fonctionnaires européens qui étaient censés en être les dépositaires se contentent désormais de faire tourner la machine en appliquant scrupuleusement les règles communautaires. Mais ceci est déjà une mission en soi, à une époque où les entorses aux règles communes se multiplient. Le seul vrai dessein de substitution à l’idéal fédéraliste pour l’Europe, à savoir la construction d’un espace commun de démocratie et de prospérité autour de la Méditerranée, se heurte au sentiment apparemment dominant que l’Europe est et doit rester un club chrétien.

En définitive, il n’existe plus parmi les élites de consensus sur l’orientation à donner au projet européen, alors que les citoyens expriment à l’égard de l’UE des attentes divergentes, sans pour autant rejeter en bloc toute idée de construction européenne. Face aux bouleversements économiques en cours, chacun semble s’accrocher à un modèle de développement national plus ou moins mythique dont il attend le salut : rigueur budgétaire et économie orientée vers les exportations pour les Allemands, relance par l’endettement pour les Français, commerce sans entraves et concurrence fiscale pour les Britanniques. Or l’Europe peut difficilement tolérer les trois à la fois.

Du fait de ces difficultés, les petits pas dont il était question plus haut pourraient bien se transformer en grands pas en arrière. Comme l’envisage Quatremer dans son premier scénario, le plus grand risque pour les années à venir est celui d’un détricotage progressif mais inéluctable de tout ce qui avait été patiemment élaboré au cours des décennies précédentes : d’abord un éclatement de la zone euro, puis le rétablissement de toutes sortes de barrières douanières, ce qui signifierait au bout du compte la fin du marché intérieur et le retour à la situation d’avant 1957. Une majorité d’économistes “orthodoxes” affirme que ce serait une catastrophe. D’autres, moins nombreux, que c’est la seule planche de salut. Je ne pense pas que la prospective économique puisse valider avec certitude l’un ou l’autre des scénarios, même si j’ai plutôt tendance à pencher pour la première option.

L’avenir dira si, par attachement à un modèle de développement national et sous la pression de leur électorat, les chefs d’Etat et de gouvernement se décident à rompre avec des décennies de consensus permissif à l’égard d’une construction européenne qui avance dans le flou, au rythme des intégrations successives. Ou bien s’ils se convainquent, et réussissent à convaincre leurs concitoyens, que les coûts d’une remise en cause du processus européen seraient supérieurs aux bénéfices attendus d’un maintien du mode de fonctionnement actuel, même imparfait.

2 réponses à Supplément aux trois scénarios pour l’Europe de Jean Quatremer

  1. En fait, le soucis des traités qu’on nous propose est d’avoir oublié que les institutions imaginées par Monnet doivent servir à quelque chose.
    CECA > réconciliation
    AUE > marché unique
    Maastricht > euro
    Amsterdam, Nice, Lisbonne > ??? ??? ???
    Il est là le soucis ! Des institutions sans projet ! Au moins, en 1951, 1986, 1992, on voyait tout de suite le résultat des changements …

  2. le billet de Quatremer est en effet intéressant, merci d’avoir attiré mon attention dessus. Il se trouve que faire des scénarios de prospective est une partie, sinon le coeur de mon métier, et évidemment, la méthode utilisée n’est pas la plus probante : un noir, où quasi tout est noir en même temp, un rose où quasiment tout est rose et un gris… qui ressemble furieusement au tendanciel, ca n’aide pas beaucoup.
    Si on veut faire de la prospective exploratoires (les futurs possibles), il faut éviter de “flécher” autant les scénarios… Jean Quatremer n’ouvre pas un espace de choix, le champ des possibles, il énonce ses craintes et ses espoirs.
    Il y a d’autres manières de faire. Cela étant dit et évacué, les scénarios de Quatremer sont plutot intéressants, surtout quand on regarde les pivots communs, en particulier ceux que tu résumes bien…
    Je pense que les scénarios de Jean Quatremer pourraient surement être revues à partir de tes questions, et des exemples thématiques que tu cites (“A ce titre, l’immigration, la défense, l’énergie et la lutte contre le réchauffement climatique seront probablement les grands chantiers européens de demain.”).
    Tu te lances? Je t’aide si tu veux !

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