Alain Badiou était hier à Bruxelles où il tenait une conférence au Théâtre Marni. L’occasion de voir de plus près celui qu’on présente parfois comme le dernier philosophe français de renommée internationale, avec un brin de nostalgie pour l’époque radieuse où Saint-Germain-des-Prés était encore le phare de la pensée mondiale.
Comme la centaine de personnes présente dans la salle, j’ai donc entendu pendant deux heures un affable septuagénaire professer dans une langue raffinée un discours d’une radicalité assumée. Ce qui correspond finalement assez bien au qualificatif de “terroriste de salon” dont l’a affublé l’un de ses détracteurs, pour qui les thèses du philosophe n’ont pas leur place dans le cadre apaisé d’une démocratie humaniste.
Le phénomène Badiou mérite pourtant qu’on s’y attarde. Sa soudaine médiatisation est l’une des curiosités de cette fin de décennie. Doit-on y voir un retour en grâce du discours marxiste sur fond de crise économique ou un signe de l’irréductible hostilité à la “démocratie de marché” d’une fraction minoritaire de la population ?
Qu’Alain Badiou ait pu incarner, à la faveur d’un pamphlet à succès, une forme d’opposition à Nicolas Sarkozy en dit certainement davantage sur la décomposition de la gauche de gouvernement qu’il ne traduit le désir de ses lecteurs d’en revenir aux méthodes radicales de Lénine ou Pol Pot.
Hier soir, le philosophe était venu parler de son dernier livre sur l’amour. Mais on sentait bien que le public l’attendait surtout sur le versant le plus polémique de son oeuvre. De fait, le débat s’est très vite déporté vers des considérations d’ordre politique. L’occasion pour Badiou de se livrer à une condamnation en bloc des banquiers, des gouvernements “réactionnaires” et de Nicolas Sarkozy, réunissant tout ce beau monde sous un qualificatif qu’on n’emploie plus dans le vocabulaire politique depuis au moins trente ans : l’ennemi.
Assister à une conférence d’Alain Badiou, c’est se replonger dans un univers intellectuel qu’on pensait disparu à jamais avec la chute du Mur de Berlin. Tous les faits d’actualité y sont analysés à travers une grille de lecture marxiste imperméable aussi bien à l’écologie (“une pensée mystificatrice, le socialisme féodal de notre temps”), qu’à l’émergence d’Internet (“le progrès technique s’inscrit toujours dans des rapports de domination”) ou aux controverses sur le multiculturalisme (“le vrai ennemi, ce n’est pas l’Islam, c’est le banquier”). Bref, sa matrice idéologique est restée la même que celle en vogue à la fin des années soixante.
Que le communisme ait lamentablement échoué partout où il a été mis en pratique, Badiou en convient volontiers. Comme tous ceux qui prétendent qu’il s’agit d’”une bonne idée mal appliquée”, il impute cet échec à toute une série de facteurs bien connus : l’arriération de la Russie et de la Chine, la bureaucratisation stalinienne, et par dessus tout l’incapacité d’un parti bâti pour la conquête du pouvoir à accomplir la prophétie marxiste de la disparition de l’Etat.
La question du rapport à l’Etat est justement celle qui doit désormais occuper tous ceux qui, comme lui, veulent croire qu’une expérience ratée ne saurait invalider une hypothèse scientifique solide. Et l’hypothèse communiste reste à ses yeux l’horizon indépassable… des temps à venir.
Car Badiou ne se fait guère d’illusions sur la possibilité de voir survenir avant bien longtemps un événement de nature à ébranler l’ordre dominant. Aussi se contente-t-il avec quelques amis philosophes comme Rancière, Negri ou Zizek, d’entretenir la flamme, de redonner crédit à l’hypothèse en réhabilitant le nom de communisme. C’était l’objet de la fameuse conférence qui s’est tenue à Londres en mars dernier et qui devrait être suivie d’un nouveau rendez-vous à Berlin au printemps 2010.
Là réside à mon sens une des clés de la fascination qu’exerce aujourd’hui chez certains la figure d’Alain Badiou, outre cet attrait pour la violence verbale qui a toujours procuré une audience aux penseurs radicaux.
Lui qui est partout décrit comme un homme du passé, dont les idées sont à jamais discréditées par les millions de morts qu’elles ont provoquées, se voit comme une sorte de passeur, préparant le terrain pour la prochaine étape d’une histoire qui reste à écrire. Adhérer à sa pensée, c’est faire partie d’une illustre famille, aujourd’hui minoritaire car temporairement vaincue par ses ennemis, mais promise à un triomphe définitif.
Cette connivence, on pouvait la sentir hier soir dans les rires complices et les applaudissements d’une majorité du public à chacune des attaques du tribun contre l’ordre bourgeois.
François Furet, qui a passé une bonne partie de sa vie à pourfendre le communisme réel, avait déjà anticipé son retour sous une forme ou une autre en conclusion de son Passé d’une illusion : “la fin du monde soviétique ne change rien à la demande démocratique d’une autre société, et pour cette raison même il y a fort à parier que cette vaste faillite continuera à jouir dans l’opinion du monde de circonstances atténuantes, et connaîtra peut-être un renouveau d’admiration”. Sans doute l’historien n’imaginait-il pas que la réhabilitation arriverait aussi tôt.
C’est un type de commentaire tres de salon aussi. Tres a l’epoque. Comment on pourrait diviner la position du commentariste? On laisse les citations avec un sorte de neutralite bienveillante. Detracteur, Zarka? On demande ou est le dire, le dire sans empecher le rire.
hm
je suis incapable de discuter de ce genre de choses. et j’ignore si je dois m’en désoler ou non.
je peux juste dire : pour moi, c’est bizarre qu’on n’aime pas le communisme.
ou qu’on puisse aimer les banques.
hé hé – ça n’avance à rien, hein, de dire ça.
bon, je sors